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Fabrice Peltier, Designer de packaging et artiste engagé

Vous avez « designé » plus de 12 000 produits de grande consommation. Fabrice Peltier, qui êtes-vous ?

Je suis designer spécialisé dans la création d'emballages, mais surtout un être humain qui a pour passion de vivre dans la nature dès qu'il peut s'échapper. Mon métier et ma passion n'ont pas véritablement de lien commun. Cette sensibilité à l'environnement, je l'ai depuis tout petit. J'ai la chance d'être né dans une famille extrêmement consciente de ces problèmes environnementaux. Je passais par exemple toutes mes vacances en Ardèche, au milieu de nulle part et je faisais également déjà partie d'une association de défense de l'environnement en Lozère (France), où nous vivions : je nettoyais des dépôts d'ordures sauvages pour rendre la nature un peu plus propre. Le premier concours de dessin que j'ai gagné était celui de l'UNESCO qui prônait l'éducation comme valeur la plus importante pour protéger l'environnement. J'ai ensuite, dès 1985, presque naturellement, amené cette idée dans mon métier : celui du design de packaging. Mais la question ne porte pas sur la responsabilité ou l'irresponsabilité du packaging. Il s'agit d'une question « d'éco-responsabilité » globale dans le cycle de consommation, cycle dont le packaging n'est qu'un élément.

 

Qu'est-ce que l'art du design packaging ?

 

Le packaging est une activité créative qui me permet, depuis plus de trente ans, de m'interroger et de me remettre en question quotidiennement. Il m'a aussi entraîné vers une démarche artistique personnelle et engagée dans « l'art recyclé ». Je récupère les déchets d'emballage, les nettoie, les démonte, en choisis les pièces intéressantes pour réaliser des installations, des sculptures et des objets utiles ou futiles. En pratiquant le détournement artistique des déchets d'emballages, je souhaite changer le regard du public sur ce qui pour lui, est une matière première noble à laquelle il est impératif de redonner une seconde vie. En évitant que le carbone contenu dans ces matériaux ne soit rejeté dans l'atmosphère, en les transformant par le travail et l'imagination, nous ouvrons peut-être la voie à une nouvelle révolution, post-industrielle, où réinventer est bien plus important qu'inventer, où le nouveau et le beau ne sont pas toujours neufs. Bref, j'aime le pack et encore plus le recycler !

 

Pourquoi avoir créé la Designpack gallery ?

La Designpack Galleryest justement un espace dédié à la promotion de l'Art du Design Packaging. Je l'ai créée en 2008 parce que je suis convaincu, comme le prônait l'UNESCO dès 1977, que l'éducation est le meilleur moyen de sauvegarder la planète. Forte de son succès, j'ai commencé à créer des œuvres diverses et variées parmi lesquelles un lustre géant en forme d'arbre réalisé avec près de 6 000 bouteilles en plastique récupérées et éclairé avec 230 ampoules basse consommation. Après une première vie au BHV à Paris (Bazar de l'Hôtel de Ville), celui-ci est aujourd'hui installé dans le hall du IVe arrondissement de la Mairie de Paris. Sa troisième vie se fera au collège Couperin, où il sera déplacé sous peu. L'objectif du collège est de mener une action remarquable dans la valorisation du recyclage et de la sensibilisation des collégiens à cette problématique. Je suis également à l'origine de l'Allée du Recyclage, un nouvel espace d'exposition dans les couloirs du métro parisien pour encourager le tri et le recyclage des emballages usagés, ainsi que la mise en valeur des bonnes pratiques en matière de prévention et de réduction des déchets. Depuis un an, la galerie est devenue une boutique et une librairie. J'ai transféré l'intégralité des expositions et créations dans l'Allée du Recyclage, qui reçoit en moyenne près de 1 000 visiteurs par jour, voire 3 000 à certaines époques de l'année, alors que la Designpack Gallery recevait quotidiennement à l'époque environ une centaine de visiteurs. C'était devenu compliqué pour moi de pouvoir gérer l'ensemble. Le message de cette Allée est de toucher les gens grâce au côté émotionnel de l'objet. C'est une galerie d'art et d'artisanat pour expliquer le tri, le recyclage… de façon didactique, ludique et positive. Je veux rendre le geste de jeter beaucoup plus « fun ».

 

Un autre regard sur le packaging 


Selon vous, quelles sont les raisons d'aimer le « packaging » ?

 

Pourquoi les marques de grande consommation prennent-elles autant de soin pour envelopper, empaqueter, emboîter, embouteiller leurs produits, alors que quasiment tous les emballages finissent leur vie dans une poubelle ? Pour répondre à cette question, il convient juste de rappeler quelques fonctions élémentaires de l'emballage et une exigence primordiale à sa réalisation. En premier lieu, le conditionnement doit protéger, conserver et valoriser ce qu'il contient : le produit. Il doit aussi communiquer avec le consommateur, expliquer la nature du produit, donner des informations légales et convaincre sur ses qualités pour susciter l'acte d'achat. Enfin, il doit satisfaire son utilisateur, tant sur des critères rationnels que sont la fonctionnalité et le service, que d'autres totalement irrationnels, comme le désir et le besoin… L'exigence, quant à elle, qui préside désormais à toute création d'emballage, est que celui-ci ait un impact minimum sur notre environnement. Bien emballer est donc un acte de respect : respect du produit contenu, respect de la personne qui achète, respect de la personne qui utilise, respect de l'environnement.

 

Plus précisément, que cela signifie-t-il ?

 

Aimer le pack, c'est être fier de ce que l'on produit. Quoi de plus légitime en effet pour un industriel que de bien protéger, préserver, conserver son produit pour le commercialiser. Si le contenu d'un emballage peut symboliser l'âme du produit, sa forme représente sans aucun doute, son corps. L'emballage est l'apparence physique du produit, il est aussi pour un grand nombre de consommateurs l'image de la marque. Rendre le packaging le plus attractif possible est dont tout légitime pour les marques, car celui-ci est souvent bien mieux mémorisé que le seul logotype. Dans certains cas, il est même l'icône de la marque. Ensuite, aimer le pack, c'est aussi estimer son client. Dans certaines cultures, au Japon tout particulièrement, l'aspect et la qualité d'un paquet cadeau sont presque plus importants que son contenu. Bien évidemment la question n'est pas de faire des cadeaux aux consommateurs, mais de comprendre que l'emballage peut être perçu comme un cadeau en soit, lorsqu'il est bien fait. En présentant son offre sous ses meilleurs atours, l'industriel valorise certes son produit, mais il le fait simultanément pour la personne à laquelle celui-ci est destiné. Le packaging sert donc en quelque sorte à mettre les formes, mais pas sans fond. Car s'il permet de bonifier sensiblement l'offre, il doit aussi informer, rassurer et garantir le consommateur sur la nature et la qualité de ce qu'il achète. Aimer le pack, c'est aussi rendre service à son utilisateur. Malgré son apparente simplicité, l'emballage est de plus en plus sophistiqué pour correspondre au mieux aux modes de vie d'une multiplicité de consommateurs, tous uniques. Les nouveaux packagings offrent des solutions adaptées à chacun selon la circonstance, le moment et le lieu de consommation du produit. De ce fait, ils répondent à des questions comportementales, voire existentielles. Et les besoins se font de plus en plus précis. Le packaging doit y répondre en s'humanisant toujours plus, jusqu'au point de se faire oublier. L'emballage n'est qu'un outil au service de l'utilisateur : toujours plus pratique, plus facile à utiliser et à jeter, ou mieux à remplir à nouveau. Le packaging n'est autre qu'une unité de consommation qui propose une gestuelle d'utilisation simple et conviviale à son usager. D'ailleurs, signe des temps, le marketing ne parle plus d'utilisation de son produit, mais « d'expérience de consommation »…

 

La règle des quatre « R » - respecter, réduire, réutiliser, recycler - tend à être adoptée de façon très universelle. Existe-t-il d'autres moyens pour améliorer l'impact écologique de l'emballage ?

 

L'amélioration de l'impact écologique de l'emballage tient effectivement en quatre mots : respecter, réduire, réutiliser, recycler. Cependant, il convient de ne pas s'emballer trop vite. La formule des « 4R » est complexe à mettre en œuvre, tant les paramètres peuvent interférer les uns avec les autres. L'emballage doit avant toute autre chose, parfaitement protéger, conserver et valoriser ce qu'il contient, communiquer clairement avec le consommateur et aider réellement son utilisateur : cela signifie plus précisément, respecter le produit contenu en garantissant sa protection et sa conservation jusqu'à son ouverture, voire encore quelque temps après celle-ci… ; respecter la personne tout en lui présentant l'offre sous ses meilleurs atours, en l'informant sur la nature de ce qu'il achète et en lui garantissant une qualité optimale ; respecter la personne qui l'utilise, en lui proposant un outil à son service, toujours plus pratique, plus facile à utiliser, à jeter dans le bon bac de tri sélectif, ou mieux encore, à remplir à nouveau… Plusieurs possibilités s'offrent aux industriels sur tout le cycle de vie pour réduire l'emballage. Cela implique, entre autres, une réduction des quantités de ressources naturelles et de matières premières nécessaires à la fabrication de l'emballage, l'allègement des matériaux, l'optimisation du poids et du volume des contenants… La réduction de la quantité d'énergie utilisée lors de l'extraction ou de la production des matières premières, puis lors de la fabrication et du remplissage de l'emballage est une autre possibilité. En matière de réutilisation,il existe également de nombreuses manières pour donner un nouvel usage à un emballage usagé : réutiliser l'emballage pour le même usage, après traitement ou nettoyage, via un principe de consigne à faible impact écologique ; réutiliser l'emballage pour remplir une autre fonction, un autre usage, grâce à des emballages pratiques, solides, esthétiques, « collectors » que nous avons envie de garder… Enfin, en termes de recyclage, tout doit être fait pour éviter que les déchets d'emballages ne deviennent des déchets ultimes. Il s'agit donc ici de renseigner le consommateur sur la nature du déchet d'emballage qu'il a entre les mains. Est-il recyclable ou non ? Est-il biodégradable ? Cela signifie également, aider les consommateurs à mieux identifier les matériaux des emballages, sans pour autant chercher à les transformer en techniciens. Faciliter la séparation des différents matériaux lorsque l'emballage est constitué de plusieurs éléments hétérogènes est un autre élément clé. Enfin, il s'agit aussi de développer davantage de produits à base de matériaux d'emballages recyclés…

 

Redonner du sens au packaging

En quoi le recyclage est-il une solution d'avenir ?

 

Pour moi, l'emballage de demain se situe dans la « recyclo-conception », qui consiste à intégrer la facilité et la performance du recyclage dans la conception des emballages. C'est, pour moi, le vrai challenge de demain ! En outre, il n'y a aucun intérêt à déposer dans les bacs de tri sélectif, des emballages usagés qui sont à moitié recyclables. C'est l'intégralité des emballages qui doit être recyclable. Cette « recyclabilité  totale » des emballages est fondamentale pour l'avenir. Dans le domaine du recyclage, toutes les mesures doivent être prises pour éviter que les déchets d'emballages ne deviennent des déchets ultimes. Pour atteindre les nouveaux objectifs du recyclage, à savoir 75 %, il ne s'agit pas uniquement de demander aux gens de trier, mais de contribuer à faire en sorte que ce qu'ils trient soit facilement recyclable. En outre, ce n'est bien évidemment qu'une question de conception. Et au-delà de concevoir davantage de produits à base de matériaux d'emballages recyclés, il faut aussi renseigner le consommateur sur la nature du déchet d'emballage. Pour faciliter sa gestuelle de tri, il faut optimiser la séparation des différents matériaux lorsque l'emballage est constitué de plusieurs éléments hétérogènes, voire privilégier les mono-matériaux. Il faut également mettre en place des solutions sûres et efficaces pour compacter les emballages vides volumineux avant de les entreposer dans les bacs de tri mais aussi optimiser la collecte des déchets d'emballages.Encore une fois, c'est, ici, une question d'information et d'éducation.

 

Emballage usagé : déchet ou matière première ?

 

L'emballage est fondamental au niveau sociétal ; il a en effet un rôle historique, économique, artistique et de santé publique... Aujourd'hui, un packaging responsable est un packaging qui se pose la question de son bilan environnemental global et qui va chercher à l'améliorer. L'éco-responsabilité est là : il n'y a pas de solution unique mais un processus d'amélioration continue.« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »Il y a deux manières d'interpréter cette phrase de Lavoisier. La manière industrielle consiste à dire que l'on revient à la case départ : à partir de nos déchets, on va refaire de la matière première initiale. Une bouteille en PET va permettre de refaire du PET.  La seconde manière de l'interpréter est de dire que l'on ne revient pas à la case départ mais que l'on va réutiliser le déchet pour recréer autre chose. On a très peu travaillé là-dessus, sur ces nouvelles approches vertueuses, en imaginant la seconde, voire la troisième vie de l'emballage, en le réutilisant tel qu'il est. Il existe en effet de nombreuses manières de donner un nouvel usage à un emballage usagé. J'en donne des exemples concrets dans mon prochain livre : « Le design pour les nuls »,dont la parution est prévue en juin 2013. J'aime à dire que pour moi, l'ordure, c'est de l'or durable, et à me définir comme un designer de « l'Or-Dure ». Changeons de point de vue ! Les déchets d'emballage ne sont pas sales, ce sont de la matière première, de la valeur.

 

Fabrice Peltier :

« J'ai rêvé des années d'un lieu dédié au design packaging, et je l'ai fait, ici, avec la Designpack Gallery et l'Allée du Recyclage. »

 

Designpack Gallery

24 rue du Richelieu

75001 Paris

France

Tél. : +33(0)1 44 85 86 00

gallery@p-reference.fr

 

L'Allée du Recyclage

Métro Palais Royal

Musée du Louvre (ligne 1 - 7)

Métro Pyramides (ligne 7 - 14)